à écouter : Erik Satie "première gnossienne"
Petit frère,
Ecrivain menteur, mangé par l'ogre vaincu tant de fois ! Tu me laisses à ce pays que je n'ai pas choisi... Tu t'égares dans les ronces d'un périple sans retour et ce conte-là, non plus, tu ne l'écriras pas.
Je manque de ton encre aux effluves de thé, du parchemin taché par tes heures gobelines, des sourires que tu entreprenais pour gonfler mes voiles de bois.
Frère, tu as marché trop longtemps sur l'aveugle corde du rêve, fou et sage. Et pourtant, tu ne dormais pas, peut-être tourmenté par les monstres qui gisent si près de nous, ou tout en nous.
Tu me laisses seul, parmi les chimères que tu t'évertuais à repousser et qui m'assaillent subitement, à présent que l'autre face du miroir t'habite.
Dans ma forêt le teint est terne, les arbres morts, et sans printemps pour donner aux oiseaux l'envie de nous guider. Sans doute as-tu volé les meilleurs pages de la légende, où tu es chevalier troubadour pour ces dames les fées.
Mais que puis-je devenir sans la clé de tes propres rêves ?
Je ne puis rédiger les secrets de mon esprit, s'ils ne s'animent par ton coeur...
Mes livres ne m'ont pas tout appris, pas plus que ton regard attentif ne le faisait.
Tu me quittes et reposes aux étoiles, quand moi je cherche leur saveur.
Il me manquera toujours, désormais, les dernières lettres fumeuses arrachées à tes ongles, et cette houle de pensées noircissant tes paupières.
Pourquoi ne m'as-tu rien dit ? T'es-tu endormi sur un oreiller mort sans même t'en rendre compte ? Ou était-ce ta plume qui s'encrait de poison, à mesure que ton travail te chiffonnait le sommeil ?
Je ne peux plus conter. Je ne suis qu'un demi livre sans début et sans fin, dont l'aventure n'a aucun sens. Parce que je n'ai plus ta boussole, je l'ai perdue avec toi.
Ce soir la lune est biffée par les brumes et je n'ose pas manger ma pomme.
Le pain, je l'ai émietté sur la route du cimetière.
Le croyant c'était toi, mais maintenant la lampe est pendue au portail.
J'ai cru voir un âne sur la route de Brême...
En partant, tu m'as ouvert le coeur et fermé les mots.
Frère, je manque de langue comme le saule au désert. Nous vivons pour aimer et perdre tout...
Je suis devenu le passeur prisonnier de sa rame.
Pour toi, j'ai planté un haricot.
Quand il aura fini de monter, mes cheveux seront blancs et notre nom rien qu'une histoire d'enfants...
Grimm
(illustration : † Heath Ledger dans le rôle de Jacob Grimm)


Commentaires
Par silqeléni le 15/04/2008 à 12h09
Beau texte en effet... et bel hommage
maitre-renard
Par lunerouge le 31/03/2008 à 18h56
...Comment dire ?
J'étais déjà passée par là, sans prendre le temps de lire, juste survoler, mais jamais sans m'y plonger.
Ces mots m'ont fait pleurer. Je suis passée par là et reconnait ce sentiment, même si ici il est magnifié par ta plume...
C'est triste et superbe.
Merci
Par Anonyme le 05/03/2008 à 18h27
Ca m'a donné envie de pleurer, j'en ai encore les larmes aux yeux. Pourquoi faut-il que les étoiles s'éteignent ?
C'est très beau, un de tes plus magnifiques textes.
Par peregrinehaydan le 24/02/2008 à 15h48
tu fais glisser la peine par quelques mots envouteurs... c'est un bel hommage.
la vie est courte, merci de l'illuminer par ta féerie.
Par Mileva le 08/02/2008 à 20h28
"Les chants désespérés sont les chants les plus beaux"
T_T
Bisous Phénix <3 <3
Par wil le 03/02/2008 à 19h44
j'a jamais vraiment su comment tu pouvais enfouir tous ces malheurs derrière tant de mots (et en plus, comme à chaque fois tes textes sont magiques).. A chaque fois du es la pour relever les autres, et sourie en nous disant de penser à demain, et qu'il vaut mieux être joyeusement mélancolique que pleine de regret.. et pourtant jsuis sûr que derrière toute ta carapace sa pete à l'intérieure.. mais t'es trop généreuse grande soeur..
je t'aime fort
bisou
Par Eärendil le 27/01/2008 à 15h13
Triste en effet... mais on se laisse bercer par ces mots, dont la musique seul suffit à nous transpoorter sur le fil qui sépare l'homme de l'oubli.
Par godric le 25/01/2008 à 21h58
envoûtant, tout simplement, j'en ai des frissons... et merci pour la musique en toile de fond, elle transporte...
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