En ces instants dépouillés, happés par le néant d’une époque qui s’éteint, je n’étais qu’un jeune garçon, choisi par les filid pour devenir un des leurs. J’ignorais alors que je deviendrais assez vieux pour conter bien plus de mille ans d’une histoire d’hommes. Sans doute ce que je vécus ces premières années marqua-t-il mon esprit et mon coeur suffisamment ardemment pour qu’aujourd’hui j’en aie souvenance, car chaque détail me reste comme le goût du vin au palais.
A présent que je suis un vieillard, que les Celtes oghamiques ont disparu, et la sagesse des filid avec moi, le dernier d’entre eux, je crois que ce qui tient aux cordes de ma vie ne le fait point sans raison.
Je ne saurais dire l’an de grâce qui vit venir ces événements, mais le reste résonne en moi comme la voix de cette enfant…
Je devais avoir dix-neuf ans et je suivais depuis quelques années déjà l’enseignement des moines filid. Les historiens se prêtent à dire que nous étions les sages de notre temps, druides chrétiens et puissants mages, mais nous aspirions juste à ouvrir ce monde à un autre temps, plus tolérant et plus égal, au sein duquel Arthur régnerait par la suite sur les peuples Bretons.
Le matin d’un hiver singulièrement meurtrier, les frères trouvèrent un nourrisson langé dans de la soie sous le porche du monastère. Les premiers villages étaient à plusieurs heures de marche, plus bas dans la vallée, et aucune famille n’avait les moyens de lover un nouveau né dans de la soie. Comme aucun enfant n’aurait pu survivre si jeune à un tel périple. Pourtant, ce fut le cas.
Dès ce jour, l’enfant obtint la protection des filid. Bien que ce fût une fille, les frères prirent en charge son éducation et la gardèrent auprès d’eux.
Lorsque l’Ancien la vit, il sut qu’elle était différente et qu’il faudrait la préserver du monde extérieur.
Je ne sus pas ce qu’il voulait dire par là. Pourtant, quand elle eut grandi, on découvrit que c’était un être qui ne parlait pas. Il lui arrivait de chanter dans un langage qui n’appartenait qu’à elle et auquel nous étions tout à fait étrangers. Mais l’élévation de ce soupir d’oiseau nous inspirait à tous la prière.
Il y avait en elle quelque chose de divin. Peut-être son silence nous guidait-il vers la lumière intérieure davantage que tous les textes savants de ce bas monde.
L’enfant avait les traits intemporels d’un esprit terrestre, brune comme une lune nouvelle, et le regard changeant du félin. Elle était la nuit, le jour, l’hiver et le printemps tout à la fois. Mon maître m’apprit plus tard qu’elle était du peuple denyen, sans doute descendante des Telchines, les sorciers nomades qui fuyaient notre île rongée par la cupidité et l’asthénie de notre humanité.
Notre communauté l’éleva dans le respect de nos valeurs qui, dès son plus jeune âge, lui semblèrent acquises… Certainement était-ce parce que le but que nous poursuivions dans nos manuscrits et nos bibliothèques nous venait de ses pairs.
Lorsqu’elle atteignit l’adolescence, elle parut s’ouvrir au monde extérieur et faillit même en mourir, comme avalée par la douleur des vilains auxquels elle montrait de la compassion.
Elle était capable de rester des heures durant sur le flanc de la colline, au pied du monastère, à méditer sur la destinée des êtres d’en bas.
C’était une créature étrange, parfois inquiétante. Je savais qu’elle était tourmentée à la forme que prenaient les nuages dans les remous du vent. On disait des Telchines qu’ils influaient sur le temps et avaient le pouvoir de se métamorphoser en n’importe laquelle des espèces de la création. En vérité, leur savoir était bien plus vaste que le nôtre et leur sagesse tout aussi grande.
Pour une raison que j’ai saisie bien plus tard, les frères ne lui donnèrent pas de nom. Elle était « l’enfant », même lorsqu’elle fut plus âgée… Je crois que pour les pairs denyen, le nom dont on hérite est tel que la marque du destin. Les filid cherchaient simplement à la laisser libre. Telle était l’enseignement oghamique…
Elle ne fut jamais tout à fait avec nous, ni en nous. Elle n’appartint jamais à ce lieu bien qu’il aurait semblé dépourvu d’âme sans elle.
Elle était Tout. Et Rien.
Ne vous méprenez pas. Je m’étais attaché certainement plus que n’importe quel autre membre de la communauté, et j’étais aussi celui qui la connaissait le mieux. Etant le plus jeune des moines, ce fut à moi qu’incomba la tâche de veiller sur elle.
Nous avions des jeux de renard, des rires d’éclipse.
Chaque instant où je me voyais vieillir, elle demeurait la même, si petite et immense, une étoile qui me faisait taire. Si mon attention à son égard n’avait de cesse de s’accroître malgré moi, j’avais humblement conscience de n’avoir dans son rêve pas plus de place qu’un lièvre ou qu’un aigle. Je ne le dirais pas avec mépris, car tout à ses yeux avait une égale valeur. J’étais juste un compagnon à qui elle n’avait pas besoin d’expliquer pourquoi le soleil couchant lui donnait envie de pleurer.
A l’instar de son apparence, elle n’était pas de cette société, petit fantôme fuyant qui paraissait passer les épais murs pour hanter le sanctuaire comme les falaises alentours. Son univers ne fut jamais celui des hommes et ce que les frères eurent la sagesse d’accepter, je ne le compris que des années après l’avoir accueillie.
Elle ne regardait pas les choses avec le même œil que nous et portait son attention sur ce que nous ne voyions pas. Il m’est souvent arrivé de penser que c’était elle qui me guidait et non l’inverse.
Je restais de longues heures à lui lire les œuvres en langues anciennes, à vouloir lui apprendre nos mots, pourtant si restreins.
L’homme enferme un désir, un parfum, un écho, dans le réceptacle d’un mot.
Que peut cette enveloppe face à l’immensité du ressenti qu’elle étouffe ?
Je devine que c’est pour cela qu’elle ne parlait pas les langues des hommes. Nous l’aurions condamnée à la vie charnelle si nous l’avions retenue par un nom ou par des mots… Ainsi était-elle le vent et la pluie, le feu et la terre, le sourire et le chagrin, jamais prisonnière de notre force fragile.
Du moins, jusqu’à ce jour… où le destin voulut que les pillages et la guerre viennent à nous.
J’étais déjà un homme mûri par ses erreurs et ses questions, lorsque les hordes de l’Est envahirent les terres et détruisirent le monastère oghamique.
Beaucoup d’entre nous moururent, et un incommensurable savoir fut perdu dans les flammes et la rage des assaillants.
Mais si la plus grande partie de ma vie avait été consacrée à l’apprentissage des lettres, des sciences et de la philosophie, je n’en restais pas moins gamin survivant d’une époque assassine où j’avais déjà ôté la vie pour exister encore.
Ce fut peut-être ce qui me sauva cette fois-là.
J’aurais voulu que mes armes servent l’enfant, plutôt que moi-même. Mais l’horreur, qui subsista des heures après le départ des pillards, terrifia tant la petite qu’elle disparut à jamais, laissant derrière elle un orage d’une violence insolite.
Plus que d’avoir perdu un corps parmi les miens, j’eus le sentiment, les mains ensanglantées, que nous tous humains, avions corrompu irréversiblement notre âme. Car elle n’était qu’une en tout être et nous l’avions éclatée en plus de poussières qu’il n’y a eu de vies en mille ans. Et c’était à cause de cela que les peuples ancêtres quittaient cette terre crevassée, comme une source s’échappe des profondeurs de la roche.
Nos existences avaient bouleversé l’ordre de ce monde, au point qu’il eût à nous engloutir pour se sauver…
Je retourne aujourd’hui, pèlerin sur l’histoire de ma jeunesse éprise de vérité. Là où mes frères tombèrent et bien des innocents périrent pour le prix d’un royaume nouveau, mais si peu dissemblable. Et là, je ne peux m’empêcher d’éprouver une attraction viscérale vers les hauteurs de la montagne, à l’endroit où les falaises se jettent contre la mer.
Là-haut, je vois un cormoran qui observe l’espace, guettant la fin du jour.
L’enfant sent encore battre son cœur inquiet, mais elle est libre de prendre cet horizon pour voyage…
J’espère qu’elle ne m’attend pas, car la mort semble m’avoir oublié.
(illustration : Chugga)


Commentaires
des étoiles dans les y...
Par angefee666 le 17/04/2008 à 04h53
je vais de ce pas voir la suite
Par godric le 11/01/2008 à 20h22
je rejoind Eärendil... c'est un merveilleux conte, j'ai cru un instant être transporté ailleurs, et je ne te reconnaissais plus sous la plume...
Par Eärendil le 06/01/2008 à 14h54
Quelle belle histoire. Qui était donc cette enfant ? surement un peu de toi, surement un peu de chacun de nous aussi. Les mots pour une fois rejoignent la pensée. vraiment magnifique.
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